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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 08:49

[...] Il est sept heures dix et elle doit y arriver. Préparer le petit déjeuner, prendre le métro et le RER, aller à son travail.
Elle doit y arriver parce qu'elle vit seule avec trois enfants, parce qu'ils comptent sur elle pour les réveiller le matin et l'attendent le soir quand ils rentrent de l'école.


Quand elle s'est installée dans cet appartement, elle a poncé, repeint, monté les étagères et les lits superposés, elle a fait face. Elle a retrouvé du travail, elle a conduit les garçons chez le dentiste, aux cours de guitare, au basket et au judo.
Elle est restée debout.

 

Aujourd'hui ils sont grands et elle est fière d'eux, de ce qu'elle a reconstruit, cet îlot de paix dont les murs sont recouverts de dessins et de photos, perché au-dessus d'un boulevard. Cet îlot où elle a su faire entrer la joie, où la joie est revenue. Ici, tous les quatre, ils ont ri, chanté, joué, ils ont inventé des mots et des histoires, fabriqué quelque chose qui les relie, les rassemble. Souvent elle a pensé qu'elle avait transmis à ses enfants une forme de gaieté, une aptitude à la joie. Souvent elle a pensé qu'elle n'avait rien de plus important à leur offrir que son rire, par-delà l'infini désordre du monde.

 

Maintenant c'est différent. Maintenant elle est irritable, fatiguée, elle fait des efforts surhumains pour suivre une conversation plus de cinq minutes, s'intéresser à ce qu'ils lui racontent, parfois elle se met à pleurer sans raison, quand elle est seule dans la cuisine, quand elle les regarde dormir, quand elle s'allonge dans le silence. Maintenant elle a mal au cœur dès qu'elle pose un pied par terre, elle griffonne sur des blocs-notes ce qu'elle doit faire, colle sur les miroirs les instructions utiles, les dates, les rendez-vous. Pour ne pas oublier.
 

Maintenant ses fils la protègent et elle sait que ce n'est pas bien. Théo et Maxime rangent leur chambre sans qu'elle le leur demande, mettent la table, prennent leur douche et enfilent leur pyjama, les devoirs sont faits avant qu'elle rentre et les cartables sont prêts pour le lendemain. Quand il sort avec ses copains le samedi après-midi, Simon l'appelle pour lui dire où il est, s'inquiète de savoir si cela ne la dérange pas, si elle n'a pas besoin qu'il revienne plus tôt pour s'occuper des jumeaux, si elle ne veut pas se promener un peu, voir des amis ou aller au cinéma. Ils l'observent sans cesse, tous les trois, attentifs au ton de sa voix, à ses humeurs, à l'hésitation de ses gestes, ils s'inquiètent pour elle, elle le voit bien, lui demandent plusieurs fois par jour comment elle va. Elle leur a parlé. Au début. Elle leur a dit qu'elle avait des soucis à son travail, que ça allait passer. Plus tard elle a essayé de raconter, leur expliquer la situation, la manière dont elle s'était laissée piéger, peu à peu, combien il lui était difficile d'en sortir. Du haut de ses quatorze ans, Simon voulait partir sur-le-champ casser la gueule à Jacques, crever les pneus de sa voiture, il réclamait vengeance. Cela l'avait fait sourire, à ce moment-là, cette révolte d'adolescent contre l'injustice faite à sa mère. Mais peuvent-ils le comprendre vraiment ? Ils ignorent ce qu'est l'entreprise, son air confiné, ses mesquineries, ses conversations à voix basse, ils ignorent le bruit du distributeur de boissons, celui de l'ascenseur, la couleur grise de la moquette, l'amabilité de surface et les rancœurs muettes, les incidents de frontière et les guerres de territoire, les secrets d'alcôve et les notes de service, même pour Simon le travail demeure quelque chose d'abstrait. Et quand elle tente de traduire les choses dans un langage qu'ils peuvent appréhender - mon chef, la dame qui gère le personnel, le monsieur qui s'occupe des publicités, le grand grand chef - il lui semble qu'elle leur raconte une histoire de Schtroumpfs barbares s'entretuant en silence dans un village retiré du monde.

 

Elle n'en parle pas. Même à ses amis.
 

Au début, elle a essayé de décrire les regards, les retards, les prétextes. Elle a essayé de raconter les non-dits, les soupçons, les insinuations. Les stratégies d'évitement. Cette accumulation de petites vexations, d'humiliations souterraines, de faits minuscules. Elle a essayé de raconter l'engrenage, comment cela était arrivé. A chaque fois, l'anecdote lui a semblé ridicule, dérisoire. A chaque fois, elle s'est interrompue.
Elle a conclu d'un geste vague, comme si tout cela ne hantait pas ses nuits, ne la rongeait pas par petits bouts, comme si tout cela au fond n'avait aucune importance.

 

Elle aurait dû raconter.
 

Dès le début. Dès le tout début.
Quand Jacques s'est mis à lui déclarer dès le matin, avec cet accent de sollicitude qu'il sait si bien feindre, vous avez une sale tête. Une première fois, puis une deuxième, à quelques jours d'intervalle. A la troisième, il avait utilisé le mot gueule : vous avez une sale gueule. L'air vaguement inquiet.
Et la haine contenue dans ce mot, qu'elle n'avait pas voulu entendre.
Elle aurait dû raconter cette fois où, au fin fond d'une zone industrielle, il l'avait laissée attendre quarante-cinq minutes, « le temps qu'il aille chercher la voiture », alors que le parking était à deux cents mètres.
Elle aurait dû raconter les rendez-vous annulés à la dernière minute, les réunions déplacées sans l'en informer, les soupirs excédés, les remarques piquantes sous couvert d'humour, et ses appels qu'il ne prend plus alors qu'elle le sait dans son bureau.

Des oublis, des erreurs, des agacements qui, isolés les uns des autres, relevaient de la vie normale d'un service. Des incidents dérisoires dont l'accumulation, sans éclat, sans fracas, avait fini par la détruire.

Elle a cru qu'elle pouvait résister.
Elle a cru qu'elle pouvait faire face.

Elle s'est habituée, peu à peu, sans s'en rendre compte. Elle a fini par oublier la situation antérieure, et le contenu même de son poste, elle a fini par oublier qu'elle travaillait dix heures par jour sans lever la tête.
Elle ne savait pas que les choses pouvaient basculer ainsi, sans retour possible.
Elle ne savait pas qu'une entreprise pouvait tolérer une telle violence, aussi silencieuse soit-elle. Admettre en son sein cette tumeur exponentielle. Sans réagir, sans tenter d'y remédier.

 

Souvent, Mathilde pense au jeu de Chambouletout dont les garçons raffolent. Ces boîtes de conserve vides qu'ils dégomment chaque année à la kermesse de l'école, en visant la base, jusqu'à ce que les dernières s'écroulent.
Elle est la cible et aujourd'hui il ne reste plus rien.

Mais quand elle y réfléchit, le soir, allongée dans son lit ou plongée dans l'eau brûlante d'un bain, elle sait très bien pourquoi elle se tait.

Elle se tait parce qu'elle a honte.


Delphine de Vigan - Les heures souterraines

 

 

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 08:35

Il avait oublié à quel point il était vulnérable. Est-ce que c'était ça, être amoureux, ce sentiment de fragilité ? Cette peur de tout perdre, à chaque instant, pour un faux pas, une mauvaise réplique, un mot malencontreux ? Est-ce que c'était ça, cette incertitude de soi, à quarante ans comme à vingt ? Et dans ce cas, qu'existait-il de plus pitoyable, de plus vain ?

 

"Il avait oublié à quel point il était vulnérable. Est-ce que c’était ça, être amoureux, ce sentiment de fragilité ? Cette peur de tout perdre, à chaque instant, pour un faux pas, une mauvaise réplique, un mot malencontreux ? Est-ce que c’était ça, cette incertitude de soi, à quarante ans comme à vingt ? Et dans ce cas, qu’existait-il de plus pitoyable, de plus vain ?"

 

- Je voudrais qu'on arrête de se voir. Je ne peux plus, Lila, je ne peux plus. Je suis fatigué.
Les mots étaient d'une banalité insoutenable. Les mots usés étaient une injure faite à sa douleur. Mais il n'y en avait pas d'autres.
Lila s'est levée, elle a ouvert la portière. Elle est passée derrière la voiture pour accéder au coffre, elle est revenue à sa hauteur, son sac sur l'épaule, elle s'est penchée vers lui et elle a dit : merci.
Et puis après un silence : merci pour tout.
Il n'y avait sur son visage ni douleur ni soulagement, elle est entrée dans l'immeuble sans se retourner.
Il l'avait fait.

[...]

Il espère lui manquer, comme ça, d'un seul coup. Un vide vertigineux qu'elle ne pourrait ignorer. Il espère qu'au fil des heures elle soit gagnée par le doute, qu'elle prenne peu à peu la mesure de son absence. Il voudrait qu'elle se rende compte que jamais personne ne l'aimera comme il l'aime, par-delà les limites qu'elle impose, cette solitude fondamentale qu'elle oppose à ceux qui l'entourent mais n'évoque qu'à demi-mot.
C'est ridicule. Il est ridicule. Grotesque. Pour qui se prend-il ? En vertu de quelle supériorité, de quelle exception ?
Lila ne reviendra pas. Elle se le tiendra pour dit. A l'heure qu'il est, elle se félicite sans doute de cette issue : facile, légère, servie sur un plateau. Elle sait que les gens qui aiment au-delà de ce qu'on peut leur donner finissent toujours par peser.

Elle a souri. Comme si elle s'y attendait. Comme si elle avait eu tout le temps de s'y préparer.
Elle a dit merci. Merci pour tout.
Peut-on à ce point être aveugle au désespoir de l'autre ?

 

Delphine de Vigan - Les heures souterraines

 

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 08:22

"On sait toujours ce que les autres sont pour nous, mais on ne sait jamais ce que nous sommes pour les autres."

 

"On sait toujours ce que les autres sont pour nous, mais on ne sait jamais ce que nous sommes pour les autres."

 

Qu'est-ce qu'on fait d'un amour qui se pose au mauvais endroit, qui se trompe de personne ? Qu'est-ce que tu vas faire de cette passion, elle est si lourde elle est si vaste, elle ne peut pas te déserter, là, maintenant, en une nuit, c'est comme se cogner contre une vitre, marcher à reculons, dormir les yeux ouverts, c'est être morte, morte et vivante, ça n'existe pas, comment font les autres, tous ceux qui ne meurent pas d'amour ? Comment vivent-ils, comment retrouvent-ils un matin le goût des choses et des êtres ?

Véronique Olmi - Sa passion

 

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 07:52
Pourquoi les choses ne se déroulent jamais vraiment comme on les avait imaginé au préalable dans notre tête ? Pourquoi les choses qui pourraient être simples deviennent souvent lourdes, pesantes, insupportables à porter ?
Pourquoi les choses de la vie ne sont pas écrites comme au cinéma avec la possibilité de changer le scénario ?
Pourquoi les choses de la vie finissent irrémédiablement par être usantes au lieu d'être simplement amusantes ?
 
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"- Tu connaissais les risques en donnant les clés de ton cœur à une étincelle, mon garçon ! [...] C'est ton cœur de chair et de sang qu'il faudrait réparer. Et pour ça, tu n'as besoin ni de docteur ni d'horloger. Il te faut soit de l'amour, soit du temps - mais beaucoup de temps."

 

"- Tu connaissais les risques en donnant les clés de ton cœur à une étincelle, mon garçon ! [...] C’est ton cœur de chair et de sang qu’il faudrait réparer. Et pour ça, tu n’as besoin ni de docteur ni d’horloger. Il te faut soit de l’amour, soit du temps - mais beaucoup de temps."
 
 
Bien sûr que c'est possible de vivre comme ça, être les meilleurs amis du monde chacun sur son étoile, puis s'amuser ensemble lorsqu'on sent le souffle de la solitude sur la nuque ? Bien sûr que c'est possible ?
Katarina Mazetti - Le mec de la tombe d'à côté 
 
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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 17:08

Si tu le veux bien, divine Ignorante,
Je ferai celui qui ne sait plus rien
Que te caresser d'une main errante,
En le geste expert du pire vaurien,

Si tu le veux bien, divine Ignorante.

Soyons scandaleux sans plus nous gêner
Qu'un cerf et sa biche ès bois authentiques.
La honte, envoyons-la se promener.
Même exagérons et, sinon cyniques,

Soyons scandaleux sans plus nous gêner.

Surtout ne parlons pas littérature.
Au diable lecteurs, auteurs, éditeurs
Surtout ! Livrons-nous à notre nature
Dans l'oubli charmant de toutes pudeurs,

Et, ô ! ne parlons pas littérature.

Jouir et dormir ce sera, veux-tu ?
Notre fonction première et dernière,
Notre seule et notre double vertu,
Conscience unique, unique lumière,

Jouir et dormir, m'amante, veux-tu ?

 

Paul VERLAINE (1844-1896)

 

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 16:33
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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 08:41

Encore un peu ta bouche en pleurs, encore un peu
Tes mains contre mon coeur et ta voix triste et basse ;
Demeure ainsi longtemps, délicieuse et lasse,
Auprès de moi, ma pauvre enfant, ce soir d'adieu.

Les formes du jardin se fondent dans l'air bleu,
Le vent propage en l'étouffant l'aveu qui passe ;
L'heure semble éternelle au couple qui s'enlace,
Et l'ivresse de vivre unit les chairs en feu :

Ah ! qu'il nous faut souffrir, ce soir, ma bien-aimée !
Doigt par doigt, jeu pensif, j'ouvre ta main fermée ;
Nous n'osons pas songer à l'approche du jour.

Tu sanglotes, ta calme étreinte se dénoue ;
Et sur la pauvre humilité de notre amour
Le ciel, nocturne paon étoilé, fait la roue.

 

Encore un peu ta bouche en pleurs... - Charles GUÉRIN (1873-1907)

 

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 08:11

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 08:02

C'est un soir calme, un soir de fête.
En bas, dans le noir, vers Paris
A peine encore quelque faîte
D'église perce le soir gris.

Puis les ombres amoncelées
Submergent les derniers clochers,
Et je pense aux mers contemplées
Autrefois du haut des rochers.

Les clartés de Paris, tremblantes,
Fourmillent sous le ciel d'hiver,
Falots lointains de barques lentes,
Eparses, la nuit, sur la mer.

Ma pensée, avec les églises,
Meurt dans le soir silencieux ;
Mais des visions indécises
Resplendissent devant mes yeux

Taudis qu'en la brume du songe
Je regarde, au loin, sur les flots
De cet océan de mensonge,
Fuir les immobiles falots.

 

Lueurs, Éphraïm MIKHAËL (1866-1890)

 

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 08:51

Un monde mort, immense écume de la mer,
Gouffre d'ombre stérile et de lueurs spectrales,
Jets de pics convulsifs étirés en spirales
Qui vont éperdument dans le brouillard amer.

Un ciel rugueux roulant par blocs, un âpre enfer
Où passent à plein vol les clameurs sépulcrales,
Les rires, les sanglots, les cris aigus, les râles
Qu'un vent sinistre arrache à son clairon de fer.

Sur les hauts caps branlants, rongés des flots voraces,
Se roidissent les Dieux brumeux des vieilles races,
Congelés dans leur rêve et leur lividité ;

Et les grands ours, blanchis par les neiges antiques,
Çà et là, balançant leurs cous épileptiques,
Ivres et monstrueux, bavent de volupté.

 

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894)

 

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